Demain, le numérique aura hacké les temples de l’art

Par Maureen Suignard et Martin Cadoret, étudiants en journalisme à Sciences Po Rennes.
Le 07 Avril 2014
Aucun secteur n'échappe à la révolution numérique et le monde de l'art se voit, lui aussi, profondément bouleversé par les nouveaux outils et usages. Si certains artistes se servent du numérique pour mieux l'interroger, de leur côté, les temples traditionnels de l’art que sont les musées, théâtres ou autres opéras s’emparent des technologies pour démocratiser leur offre culturelle. Demain, le monde de l’art ne pourra plus se passer du numérique.

Les technologies évoluent à une vitesse impressionnante, et avec elles, les possibilités d’interactions et de créations artistiques sont nombreuses. Imaginez une œuvre qui interagirait directement avec la pensée du spectateur... Ce n'est pas de la science-fiction : c'est pour demain. L'équipe de recherche Hybrid, issue de l'Institut National de Recherche en Informatique et en Automatique (INRIA) de Rennes a déjà développé une telle technologie.L’utilisateur porte un casque bardé d’électrodes qui capte les impulsions cérébrales. Au lieu d’être transmises aux muscles, les données sont envoyées à l’ordinateur.

Les applications d’une telle technologie sont multiples. A titre d’exemple, les joueurs de jeux vidéo pourraient prochainement se divertir sans leurs manettes, et les personnes handicapées commander leurs fauteuils par la pensée. Nous n'en sommes pour le moment qu'au stade du prototype. Les casques à électrodes sont encore chers, peu précis et les ingénieurs doivent continuer à améliorer la reconnaissance des signaux venant du cerveau.

★ ★ ★

Pour l’instant, avant de voir s’ouvrir une fenêtre ou une application, il est nécessaire de toucher, de cliquer, voire d’effleurer la machine. Notre clavier, notre souris ou nos doigts sont autant d’intermédiaires entre nos pensées et ce qui va s’afficher sur l’écran de notre ordinateur ou de notre smartphone. La technologie s'apprête à devenir invisible. «Jusqu’à présent, on a toujours dissocié le corps et l’esprit, mais là, les sciences cognitives effacent les frontières» s’exclame Joël Laurent, directeur du département Arts Plastiques de l’Université de Rennes 2 et spécialiste des technologies numériques en arts plastiques.

Technologies Cérébral
Un laboratoire de Rennes a inventé un casque qui permet de communiquer avec un ordinateur par la pensée.

L’art numérique, objet artistique non identifié

Et pourtant, l'art et les technologies numériques semblent à première vue s'opposer : d'un côté, l'expression artistique et la créativité humaine, et de l'autre, la machine et son automaticité froide. Et pourtant, depuis soixante ans, ils communiquent, interagissent et se façonnent l’un au contact de l’autre. Mais l’art numérique, discipline hybride au croisement du monde de l’art et de la science, reste mal connu. Dès l’apparition de l’informatique, certains artistes ont choisi d’intégrer cet outil à leur démarche artistique. La démocratisation des nouvelles technologies et l’avènement de l’Internet ont rendu ces outils accessibles à un plus grand nombre d’artistes.

L’art numérique se reconnaît grâce à deux caractéristiques : la programmaticité des œuvres - elles résultent d'un calcul informatique - et leur interactivité. Art sur internet (Netart), animations 3D, musique électronique, photographie, jeux vidéos : les œuvres sont très hétérogènes. Elles peuvent faire appel au souffle, à la vision, la pression du corps, au poids, au rythme cardiaque, à la voix, etc. Tous les sens du spectateur sont à même d’être sollicités. C'est la première fois dans l'histoire de l'art qu’il est offert au spectateur la possibilité de dialoguer physiquement avec l’œuvre. Et c’est peut-être là que réside son potentiel d’ouverture auprès du public.

Récemment, Alexandre Berthaud a fait l’acquisition d’une «Leap Motion» qui reconnaît la position des mains dans l’espace. L’effet est saisissant : l’usager agite ses doigts au dessus de l’objet, grand comme une clé USB, et des mains virtuelles s’affichent à l’écran, mimant les mouvements de l’utilisateur. «A partir de là, on peut faire des tas de choses, comme par exemple associer un son à chaque mouvement de main» explique Alexandre Berthaud.

En bougeant sa main au dessus de la Leapmotion (le petit boîtier), Alexandre fait le jour et la nuit sur une planète virtuelle. Une oeuvre à découvrir aux Bouillants 2014.

A l’avenir, les dispositifs de reconnaissance de mouvements seront amenés à être de plus en plus précis ; l’appareil est déjà 100 fois plus précis que la Kinect, sorti quelques années plus tôt. Dans quelques années, nous pourrions diriger nos écrans avec de grands gestes, à la manière de Tom Cruise dans Minority Report…

«Il faut interroger les technologies numériques par l’art»

Face au mouvement massif d’introduction des technologies de pointe à notre quotidien, le rôle des artistes numériques devient central. Selon Joël Laurent, «L’art, dans sa mission première qui est celle d'interroger le réel, a la puissance du politique ou de la science. L’artiste «numérique» tord, détourne les outils contemporains afin de les questionner, de les dépasser, de leur donner un sens nouveau. Il interroge alors directement notre corps, notre manière de communiquer, de gérer l’information, de nous comporter ».

Les artistes numériques anticipent et se demandent si notre futur monde, où la place des technologies sera encore plus importante, est vraiment celui que nous souhaitons. Lors de la 5ème édition du festival d'arts numériques Les Bouillants, l’artiste David Guez a présenté plusieurs œuvres de sa série «2067» : il proposait d’enregistrer un e-mail, une vidéo ou un message téléphonique qui serait dévoilé en 2067.

L’enjeu de demain est aussi d’apprendre à apprivoiser les technologies et d’en démocratiser la connaissance. La plupart d'entre nous ne savent pas comment la technologie fonctionne. D’une certaine manière, nous subissons le monde dans lequel nous évoluons. Comment exercer pleinement notre citoyenneté dans un monde que nous ne comprenons plus ?

L’artiste Arnaud Pérennes va pour cela tenter de montrer aux enfants qu'eux aussi peuvent s'approprier les jeux vidéo. A l’occasion de la sixième édition des Bouillants, il va intervenir dans des classes pour proposer une relecture du jeu «Super Mario». L'artiste a déjà préparé sa propre version où un avatar de lui-même prend la place du plombier moustachu. Il va inviter les enfants à faire de même. Une manière de questionner la participation de l’individu dans le jeu vidéo et la fabrication de son identité.

Arnaud pérennes avatar 1 Arnaud pérennes avatar 2

Pour Gaëtan Allin, co-organisateur des Bouillants, «réfléchir différemment sur le numérique est une nécessité absolue pour le public. En créant les Bouillants, nous avons voulu créer un espace de réflexion libre pour stimuler la pensée et la réflexion. Nous y avons associé des artistes, qui ont déjà naturellement une pensée plutôt libre et irrespectueuse, de détournement. Il n’y a pas que les marchands ou Google qui peuvent produire un discours sur le numérique.»

Sur un drap blanc installé au milieu de la scène, les mouvements du chorégraphe Osman Khelili se mélangent aux dessins numériques du danseur créés par Arnaud Pérennès et diffusés en temps réel. Le public s'interroge sur ce qui relève du réel ou du virtuel.
Gaetan Allin et Sophie Batellier sont les deux têtes pensantes de la manifestation d'arts numériques Bouillants, dont la 6ème édition démarre le 6 juin.

Décloisonner les institutions culturelles

Demain, un Léonard de Vinci virtuel nous expliquera les secrets de la Joconde. Les visiteurs des musées d’histoire naturelle verront des dinosaures et autres espèces disparues déambuler dans leurs galeries à l’aide d’animations 3D.

Réticentes, les institutions culturelles ne se sont pas tout de suite emparées du numérique. Pourtant, cet outil peut permettre aux temples de l'art d'ouvrir leurs portes à un public différent. Les projets se sont ainsi multipliés. Google Art Project, un musée virtuel où plusieurs millions d'objets provenant de différentes institutions sont proposés, permet à chacun de contempler, entre autres, des classiques de la peinture et de la sculpture depuis chez soi. Le château de Versailles et autres lieux d’art et de culture proposent à tous des visites virtuelles. De nombreux monuments sont mis en valeur par des spectacles de sons et lumières qui racontent de manière pédagogique l’histoire des bâtiments en question.

A Rennes, l’Opéra est devenu un pionnier en matière de numérique. En février dernier, il présentait ses dernières expérimentations au public. Au menu, une retransmission d’un extrait de La Traviata en captation très haute définition sonore et visuelle (4K : 4 fois la haute-définition actuelle) et une répétition du spectacle captée à 360°, que l'on pouvait suivre à l'aide d'une tablette tactile.

Ces opérations ont à chaque fois été un véritable succès et ont permis à l’Opéra de partager l’art qu'il propose au plus grand nombre. Une raison pour l'institution de pousser plus loin l’expérimentation pour dans le futur. Ses responsables imaginent par exemple mettre en place une pièce utilisant la réalité augmentée, dispositif qui permet de superposer les images virtuelles aux images perçues par les spectateurs, en temps réel. Des créatures virtuelles seconderaient les acteurs sur scène. Cependant Rozenn Chambard, secrétaire générale à l’Opéra de Rennes, conquise par le numérique, reste attentive : «Les technologies ne doivent pas prendre la place des artistes : l’opéra restera toujours un spectacle vivant.»

Le musée, l’opéra et le théâtre pourraient bien attirer un nouveau public grâce au numérique, en enrichissant leur offre artistique et en créant une nouvelle médiation culturelle. La réalité augmentée, une des innovations technologiques offrant les perspectives les plus intéressantes, n’en est qu’à ses débuts. Elle permettrait aux institutions de valoriser leurs collections avec un contenu nouveau et interactif, et de rajeunir leur image. Le visiteur peut obtenir des explications personnalisées et adaptées en fonction de son âge sur l’œuvre de son choix. Les enfants sont particulièrement sensibles à ce contenu plus interactif et ludique. Le MoMa vient tout juste de faire un pas vers le futur en créant un poste de «Directeur des contenus et de la stratégie numérique». Glenn Lowry, le directeur du MoMA avait, à cette occasion, souligné l’importance des nouvelles technologies : «Nous devons commencer à penser sérieusement à développer nos projets numériques avec plus de cohérence. Le contenu numérique joue un rôle dynamique et vital dans la façon dont le public peut participer à la vie du musée».

Image Image Image

Séduire le public a un prix

Ces innovations restent pour le moment l’apanage des grandes structures qui bénéficient de moyens de financements plus conséquents. La relative concentration des financements autour des grandes institutions culturelles limite la capacité d’innovation des structures et festivals de taille plus modeste. Difficile pour eux de mener des expérimentations à la hauteur de leur imagination. Face à ce constat, certains ont choisi d’être pragmatiques. «On est dans une logique de coopération», explique Cyril Guillory du festival Maintenant à Rennes. En 2012, le festival s’était associé avec l’Opéra de Rennes et l’Orchestre Symphonique de Bretagne pour proposer une «nuit américaine» notamment autour de l’œuvre de Philip Glass. Des musiciens en chair et en os y étaient secondés par des orfèvres des arrangements électroniques.

Afin de peser plus sur la scène culturelle, plusieurs acteurs du monde des arts numériques à Rennes (dont le festival «Maintenant») portent un projet de «pôle de créativité numérique». Gaëtan Allin, l’une des deux énergiques têtes pensantes du festival Bouillants, approuve l’initiative et estime qu’il est «aberrant de ne pas avoir un grand pôle de création dédié à cela en 2014». Il reconnaît que le festival est bien soutenu financièrement par les collectivités locales mais il souhaiterait que les politiques s’emparent plus de la question du numérique. «C’est toujours difficile de prendre des décisions pour les dix ans à venir. Tous les politiques se rendent compte qu'on ne peut pas laisser une société sans qu'elle ne s'approprie ces outils. Pourtant, nous ressentons une hésitation fatigante de la part des élus locaux par rapport à cette absolue nécessité qu'on a tous de réfléchir différemment sur le numérique.»

La fréquentation est au rendez-vous. La preuve que l’art numérique n’est pas réservé qu’à un public urbain sensibilisé à l’art. Situé en zone rurale, le hangar des Bouillants accueille pendant le festival une centaine de visiteurs par jour, de tous les âges. Un signe, selon les organisateurs Sophie Batellier et Gaetan Allin, que le public a une vraie curiosité pour les technologies et l'art numérique.

Si les temples de l'art s'emparent timidement du numérique, les citoyens, eux, n'ont pas attendu pour méditer sur leur avenir... même dans une ancienne laiterie, perdue dans la campagne.

Image nuit américaine
En 2012, l'Orchestre de Bretagne et le festival Maintenant avaient organisé une "Nuit américaine" consacrée à l'oeuvre de Philip Glass, en mêlant musique acoustique et numérique.
En marge de la ville, on imagine mal que cette vieille bâtisse abrite des œuvres aux résonances futuristes

Forum de rennes
Vous pourrez débattre de cette thématique lors du forum Libé de Rennes consacré au monde de demain le 11 et 12 avril prochain. Site internet développé par Luc Merceron.