Ce récit numérique est un voyage écrit et sonore, alors branchez vos écouteurs pour profiter au mieux de l'expérienceCasque Audio

2030, tous bidouilleurs ?

Par Jimmy Darras et Maïwenn Bordrón, étudiants en journalisme à Sciences Po Rennes.
Le 07 Avril 2014
Demain, fabriquer ses propres objets à partir d’une imprimante 3D pourrait faire partie de notre quotidien. De plus en plus de citoyens se réapproprient la fabrication, notamment numérique, et ce phénomène ne semble pas près de s’essouffler. Cette tendance de la bidouille pourrait refaçonner notre rapport à la consommation et pourquoi pas, à notre société.

Lundi 12 avril 2030, Rennes. II est 18h30, Sophie sort du métro avec sa chaise en pin massif, d’une autre époque. Elle se dirige vers le lieu de fabrication numérique le plus proche. Elle a l’embarras du choix : tous les quartiers de la ville disposent d'un espace dédié à la bidouille. Sur place, grâce à l’une des nombreuses imprimantes 3D, elle peut recycler sa chaise à partir de quelques codes informatiques, en libre accès sur internet.

Aujourd'hui, en 2014, cette pratique se développe petit à petit et pourrait bien, à l’avenir, se généraliser.

La bidouille qui se voulait plus grosse que le bœuf

Dans une salle de l’Ecole Européenne Supérieure des Beaux Arts de Rennes (EESAB), à peine plus grande qu’un local à vélos, entre deux ordinateurs et un fer à souder, quelques bidouilleurs se sont réunis ce mercredi après-midi. Dans cette pièce qui fait partie du Labfab - dénomination du FabLab  rennais - ils bricolent, transforment, modulent des objets à l’aide d’outils numériques.

Un FabLab

•••

Lieu de fabrication numérique ouvert à tous, dans lequel sont mises à disposition différentes machines à commande numérique, telles des imprimantes 3D ou des découpeuses laser afin de créer des objets.

•••

Ce jour-là, on parle du retour de Nico, qui revient du Geek Picnic Festival de Moscou. Il était là-bas pour présenter son projet Bionicohand, une prothèse bioélectrique qui «fonctionne par le biais d’impulsions musculaires qui sont transformées en signaux électriques afin de commander l’ouverture et la fermeture d’une main», comme l’explique son créateur, amputé de la main droite. La réalisation de cette prothèse à bas coût démontre tout le potentiel de la fabrication numérique. Les bidouilleurs du Lab sont les premiers convaincus de l’ampleur de ce phénomène et ne peuvent cacher une certaine ferveur, à l’image de Hugues Aubin, chargé de mission TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) à la ville de Rennes : «ce qu’on pensait inimaginable ou hors de portée devient banalisé». Aujourd’hui, il passe la moitié de son temps au Lab, dans l’espoir de rendre la bidouille accessible au plus grand nombre.

Photo de Bionico
 Nicolas présente son projet bionico, une main bionique / Crédit Jimmy Darras

Comme leur cousin éloigné du Fabcity de Barcelone, les acteurs du LabFab de Rennes cherchent à mettre en place ce qu’ils appellent un «LabFab étendu». Ils entendent ainsi investir d'autres lieux dans différents quartiers de la ville afin qu’à terme, chacun puisse avoir accès à un lieu de fabrication numérique à quelques mètres de chez lui. «Tant qu’on est capable de transmettre le savoir pour former des formateurs, on essayera d’aller partout» confie Hugues Aubin, aussi connu sous le pseudonyme d’Hugobiwan sur internet. L’extension du Lab a déjà démarré avec l’investissement de lieux en dehors de la «maison mère» située à l’EESAB. Par exemple, un Labjunior au lycée technique de Saint-Etienne à Cesson-Sévigné, dans la banlieue rennaise, a vu le jour en novembre dernier. Un peu plus tôt en mars 2013, le Lab s’était installé dans la salle B016 de l’université Rennes 2. Les idées ne manquent donc pas, et pour les années à venir, on parle déjà d’une implantation au sein de l’Association Bug, un acteur clé du numérique à Rennes - elle est notamment à l’origine de la page Wiki-Rennes. On peut facilement imaginer à l’avenir la présence du Lab dans des lieux aussi insolites qu’un musée, une école, un collège ou encore une entreprise. A Paris, c’est déjà le cas, avec un laboratoire de fabrication numérique qui a fait son nid à la Cité des sciences de La Villette. «Les fablab étaient des ovnis dans le paysage» rappelle le chargé de mission TIC à la ville de Rennes, et dans un futur proche ils pourraient être présents aussi bien dans les villes que dans les campagnes.

Le LabFab étendu à Rennes

Certains bidouilleurs comme Yohann Véron, professeur de mécanique automobile et chargé du Labfab junior, n’hésitent pas à comparer l’effervescence palpable autour de la fabrication numérique à l’émoi suscité par internet au début des années 2000. Au cœur de cette agitation, une machine à commande numérique : l’imprimante 3D. La technologie existe depuis 1984, pourtant elle ne fait parler d’elle que depuis la fin des années 2000. Et pour certains l’utilisation de cette machine est avant tout un effet de mode.

Situé dans l’Elabo, un lieu atypique où se côtoient sculpteurs, graffeurs et squatteurs, le hackerspace est visible de loin, grâce à ce halo lumineux qui éclaire la fenêtre du 1er étage, parfois jusqu’à très tard dans la nuit. A l’intérieur, alors qu’une odeur de métal brûlé se mêle à celle des cendriers, un autre métal, musical celui-ci, résonne depuis un poste de radio. Ce lieu, aux murs tagués, n’invite pas n’importe quel promeneur à venir bidouiller. «Les gens que l’on appelle les bobos ne mettront jamais les pieds ici», reconnaît le retraité du bâtiment. Difficile alors d’imaginer tout un chacun côtoyer cet univers particulier. Malgré leur volonté affichée d’ouverture, très peu de bidouilleurs débutants franchissent les portes du hackerspace. Camille Bosqué, qui prépare une thèse intitulée «Les FabLabs, hackerspaces et makerspaces : l'invention d'un modèle participatif de création et d'innovation à l'ère du numérique», partage ce point de vue : «n’importe qui ne peut pas créer n’importe quoi, contrairement à ce que l’on nous raconte. Faire un modèle en 3D pour l’imprimer ce n’est pas si facile, il faut une certaine compétence. Ce n’est pas parce que nous sommes passés à la fabrication numérique que d’un seul coup cela devient forcément accessible et démocratique pour n’importe qui.»

Alors que l’engouement pour la fabrication numérique semble grossir à vue d’œil, il s’agit toutefois de relativiser l’ampleur du phénomène. Par exemple, si le prix des imprimantes 3D tend à baisser, la perspective que chacun en possède une chez lui demeure encore aléatoire. Ainsi même avec beaucoup d’huile de coude, le développement de la fabrication numérique nécessite avant tout une prise de conscience plus globale de la part des citoyens, des atouts qu’elle présente.

Le FabLab Le FabLab Le FabLab

La bidouille pour tous : une mission d’intérêt public ?

Le 14 février dernier, la ville de Rennes en collaboration avec le Labfab et l’association Bug, a installé 11 imprimantes 3D dans les pôles multimédia des quartiers. Une première en Europe. «L’objectif, c’est de donner du pouvoir aux gens sur leur environnement pour les années qui viennent», confie Hugues Aubin. La capitale bretonne, dans laquelle le minitel a été inventé, est depuis le milieu des années 80 à la pointe en matière de télécommunications. Mais lorsqu’il s’agit de préparer le futur, le chargé de mission aux TIC à la ville de Rennes nous révèle ses desseins: «faire de Rennes un territoire d’ingénieux et plus seulement un territoire d’ingénieurs». Cela explique l’intérêt que la municipalité a rapidement porté au Labfab, lorsque celui-ci s’est monté en 2012. Ici, comme dans d’autres Fablabs en France - il en existe plus d’une cinquantaine sur tout le territoire - les collectivités locales subventionnent l’implantation de ces tiers-lieux.

Les Fablabs en France

A Barcelone, le projet Fabcity est une référence en matière de Fablab piloté par le haut. Selon Camille Bosqué, il montre comment «la municipalité peut trouver un intérêt à développer, financer, accompagner le développement de ces lieux là». Un prototype qui pourrait à l’avenir embrayer la création de Fablabs à vocation publique, un peu à l’image de ce que construit la ville de Rennes.

En France, le gouvernement s’intéresse également à la fabrication numérique. Le 25 juin 2013, Fleur Pellerin, alors ministre déléguée aux PME (Petites et Moyennes Entreprises), à l’innovation et à l’économie numérique, lançait un appel à projets pour le financement des Fablabs en France. Si Camille Bosqué évoque également des tentatives de fédération des Fablabs au Brésil ou en Russie, pour elle, «la France est en tout cas le seul pays où cela s’est à ce point manifesté, et où l’Etat a repris aussi clairement ce terme et ce mouvement là». Cela augure à l’avenir un changement de paradigme. Les Fablabs, makerspaces, hackerspaces et autres lieux de fabrication numérique plutôt marginaux jusqu’alors - à l’image du hackerspace rennais - pourraient être repris en main par l’Etat. Il ne serait alors pas étonnant de voir émerger des Fablabs «directement subventionnés par l’Etat et développés autour de projets pilotés par celui-ci». Permettre au plus grand nombre de bidouiller deviendrait alors une mission d’intérêt public.

Néanmoins, cela demandera des efforts de la part des acteurs publics institutionnels. Ces lieux de fabrication numérique sont au départ des tiers-lieux alternatifs, qui partagent de nombreuses valeurs avec le mouvement hacker, et la libre circulation des connaissances. Les acteurs institutionnels doivent donc adapter leur mode de fonctionnement, pas toujours en adéquation avec ces principes.

Lorsqu’on bidouille, on le fait pour nous, pour les autres, mais sans rentrer dans le domaine commercial. Le but avant tout, c’est de partager la connaissance et non pas de faire des sousJean-Pierre, un habitué du hackerspace de Rennes

Présente l’été dernier au Fab9, le rassemblement annuel international des Fablabs au Japon, Camille Bosqué a pu prendre le pouls des tendances qui allaient se dégager. Pour elle, le modèle tend à l’hybridation. «En France comme ailleurs, la question se pose de trouver des solutions pour être durable, pour être indépendant, pour ne pas forcément tout devoir à des subventions». Dans le futur, les Fablabs pourraient donc vendre une partie de leur savoir-faire aux entreprises, à travers des formations, un libre accès aux machines ou encore la sous-traitance de certaines tâches. Tout cela afin de garantir l’accès gratuit aux citoyens.

En coulisses, les acteurs de la fabrique numérique voient encore plus loin. Pour certains d’entre eux, comme Yohann Véron, responsable du Labfab junior, la participation de l’Etat ne doit pas se limiter à la subvention de Fablabs.«J’imagine que [la fabrication numérique] pourrait devenir une matière pour l’éducation nationale», glisse-t-il, un brin rêveur, avant d’ajouter :«c’est tellement transversal, que quand ça sera prêt, le ministère se demandera pourquoi il n’y a pas pensé plus tôt». L’installation du Labjunior au lycée technique de Cesson-Sévigné n’est qu’un avant-goût de ce à quoi l’enseignement de demain pourrait ressembler. Ici, Alexandre, Jessy, Adrien, Baptiste et Romain, tous les cinq en Terminale peaufinent leur projet pour le Bac - un support mural motorisé pour écran plat -, en compagnie de Yohann Véron.

Le code informatique pourrait ainsi devenir un langage enseigné dès le collège, au même titre que les langues vivantes. Et la maîtrise des outils de la fabrication numérique telles les imprimantes 3D ou les découpeuses laser pourraient être une «seconde nature» dès l’adolescence, imagine Hugues Aubin.

Vers une société de la bidouille

Se dirige-t-on alors vers une société où la bidouille serait une seconde nature pour tous ?  Une société au sein de laquelle l’utilité des connaissances en fabrication numérique serait reconnue, refléterait un véritable changement de paradigme pour les générations futures...

Photo page 5
 Ici les jeunes hackers côtoient les plus âgés et chacun apporte ses compétences / Crédit Marie Benquet

Alors que l’on tend aujourd’hui à dénoncer l’emprise de l’individuel sur le collectif, l’extension de la bidouille à la plupart des citoyens est à même de dessiner une société où la dimension collective reprendrait le dessus. «Tout seul on va vite, mais ensemble on va très loin» affirme Jean-Pierre. Le hackerspace à Rennes est à l’effigie de cette nouvelle entraide intergénérationnelle qui se profile à l’horizon 2030. Preuve qu’il n’y a pas d’âge pour bidouiller, ce retraité de 62 ans partage tous ses mercredis et jeudis soir avec des jeunes Rennais au hackerspace.

Ensemble, ils s’échangent mutuellement des connaissances.«C’est beaucoup plus intéressant de faire des projets avec d’autres personnes. Le meilleur moyen d’apprendre très vite, c’est d’être entouré des gens qui ont des compétences», renchérit Jean-Charles, bidouilleur chevronné de 28 ans.

Au-delà du rapprochement des générations initié par la bidouille, la société des années 2030 pourrait rimer avec solidarité. Le Lab permet ainsi une plus grande proximité entre les habitants d’un même territoire. Des gens qui n’ont a priori rien en commun, à part une envie de bidouiller, se réunissent dans un espace propice au partage. L’enthousiasme de Yohann Véron est palpable quand il évoque l’apparition d’une telle société : «Il y a vraiment une carte à jouer : relier les gens, les  faire se découvrir, les faire se rendre compte que lui a des compétences que moi je n’ai pas, mais que moi j’ai et que lui n’a pas». L’engouement pour la fabrication numérique serait alors à l’origine de l’augmentation des connaissances de tous, grâce au partage prôné par les bidouilleurs. Le message est clair : tout le monde a sa place au Labfab, que l’on soit novice ou expérimenté. Une règle, cependant, à respecter, celle du «do it yourself» (fais-le toi-même). Pas question de bidouiller pour quelqu’un d’autre. Au contraire, il s’agit d’enseigner, de poser des questions mais d’être capable à terme de se débrouiller soi-même. La nouvelle société qui se profile est une société de citoyens débrouillards.

Demain, il se pourrait que l’on passe d’une société consumériste à une société basée sur le principe du recyclage. En effet, le mode de consommation actuel, souvent associé au gaspillage, est de plus en plus remis en question. Beaucoup de hackers critiquent ainsi l’obsolescence programmée des objets. D’après eux, certains objets comme les smartphones  seraient conçus pour tomber en panne au bout de quelques années, sans que l’on puisse les réparer. Les citoyens n’ont alors d’autre choix que de les jeter et d’en acheter des nouveaux. Alors que certains cherchent désespérément à se soustraire de ce modèle, sans que leur voix soit entendue, la généralisation de la bidouille laisse entrevoir un nouveau mode de vie. «Auparavant, on avait une perceuse et quand on cassait le bouton, on la jetait. Maintenant, c’est possible d’imprimer de nouvelles pièces. Tu gardes et tu répares la perceuse que tu aurais normalement jetée» explique Yohann Véron, fervent partisan de la longévité illimitée des objets. Plutôt que d’acheter des objets neufs, les citoyens de demain pourraient tout simplement bidouiller leurs objets abîmés et les réparer. Il nuance toutefois : «Bien sûr, je ne suis pas un devin, un visionnaire, mais je crois vraiment qu’on est dans une époque charnière.» Cette envie de changement ne se fait sentir pour l’instant que chez quelques bidouilleurs, sans doute un peu trop enclins à l’optimisme. Pour que cette société prenne forme, il faudra que les adeptes de la bidouille sachent rallier à leur cause les plus perplexes. «Il y a des gens qui sont très réticents au changement»regrette Jean-Charles, avant d’ajouter d’un ton assuré : «de toute façon, on y arrivera bien tôt ou tard».

Forum de rennes
Vous pourrez débattre de cette thématique lors du forum Libé de Rennes consacré au monde de demain le 11 et 12 avril prochain. Remerciements à Antoine Vdv pour les fonds de cartes. Site internet développé par Luc Merceron.